La World Inequality Database (WID.world), la Base de données sur les inégalités mondiales, a pour objectif de proposer un accès ouvert et pratique à la plus vaste base de données actuellement disponible sur l’évolution historique de la répartition mondiale des richesses, à la fois au sein d’un pays donné et entre les pays.

Histoire de WID.world

Au cours des quinze dernières années, le regain d’intérêt pour l’évolution longue des inégalités en matière de revenus et de patrimoines a débouché sur une littérature foisonnante. Une succession d’études a ainsi permis d’établir des séries historiques concernant l’évolution de la part des hauts revenus dans le revenu national, et ce pour un nombre important de pays (voir Thomas Piketty 2001, 2003, T. Piketty et Emmanuel Saez 2003, ainsi que les deux volumes d’études rassemblées par Anthony B. Atkinson et de T. Piketty 2007, 2010; voir également A. B. Atkinson et al. 2011 et Facundo Alvaredo et al. 2013 pour des revues de cette littérature).

Ces projets ont généré un volume de données important, destinées à constituer des ressources pour la recherche ainsi qu’une source d’informations pour le débat public portant sur les inégalités de revenus. Dans une large mesure, cette littérature se situe dans le sillage du travail novateur de Simon Kuznets 1953 et d’A. B. Atkinson et Alan Harrison 1978 , et étend cette approche historique des inégalités à un nombre de pays et d’années bien plus important.

La World Top Income Database (2011)

A l’origine, la World Inequality Database a été créée en janvier 2011 sous le nom de World Top Incomes Database (WTID), la Base de données mondiale sur les hauts revenus, dans le but de fournir un accès à la fois ouvert et pratique à l’ensemble des séries existantes. Grâce à la contribution de plus d’une centaine de chercheurs, la WTID s’est élargie et s’est mise à inclure des séries relatives aux inégalités de revenus pour plus de trente pays, en couvrant la quasi-totalité du XXe et du début du XXIe siècles. Plus de 40 pays supplémentaires ont été intégrés à l’étude.

La principale innovation fut de combiner de manière systématique les données fiscales, les données issues d’enquêtes et les données des comptes nationaux.  Cela nous a permis de calculer des séries relatives à la part des hauts revenus à la fois plus longues et plus fiables que les bases de données précédentes sur les inégalités (qui jusqu’ici se basaient principalement sur des données auto-déclarées dans les enquêtes, d’où des biais de sous-évaluation des plus hauts revenus et une profondeur temporelle limitée).

Ces séries ont eu un impact important dans le cadre du débat mondial sur les inégalités. Plus particulièrement, en permettant de comparer sur de longues périodes et dans de nombreux pays la proportion du revenu national dont disposent les groupes aux revenus les plus élevés (par exemple les 1% les plus riches), ces travaux ont contribué à révéler des faits nouveaux et à recentrer le débat public autour de l’augmentation des inégalités.

En principe, l’ensemble des séries suivent a même méthode générale : dans le sillage du travail novateur de S. Kuznets (1953), elles utilisent les données fiscales, les comptes nationaux et les techniques d’interpolation par des lois de Pareto afin d’évaluer la part du revenu total allant aux groupes de revenus les plus élevés (généralement le décile et le centile les plus élevés).  Toutefois, en dépit des efforts continus des chercheurs, les unités d’observation, les concepts de revenu, ainsi que les techniques statistiques d’interpolation, n’ont pas été homogénéisées autant qu’ils auraient pû l’être. En outre, l’attention s’est essentiellement portée sur le décile le plus élevé plutôt que sur la répartition globale des revenus et des richesses, du bas en haut. Tous ces éléments impliquent qu’un réexamen et une clarification de l’ensemble de la méthodologie s’imposaient.

De la WTID à la WID (2015)

En décembre 2015, la WTID est devenu la WID, la World Wealth and Income Database. En dehors des séries de la WTID relatives aux hauts revenus, la première version de la WID contenait un ensemble de séries macroéconomiques historiques portant sur l’évolution du rapport capital/revenu et de la structure du capital national et du revenu national, initialement établies par T. Piketty et G. Zucman 2013, 2014 (voir également T. Piketty, 2014, qui tente de proposer une synthèse historique interprétative sur la base de l’ensemble de ces matériaux). Le nom de la base de données est passée de WTID à WID afin de rendre compte de l’élargissement du périmètre de la base de données et de sa plus grande ambition: l’objectif est que l’accent soit désormais mis non seulement sur les revenus mais également sur les patrimoines, c’est-à-dire la répartition de la propriété du stock de capital.

De fait, la répartition des patrimoines, au cours des dernières années, a suscité une attention grandissante après avoir été négligée pendant des décennies entières. Le travail relatif aux hauts revenus s’est récemment étendu à l’étude de l’évolution historique de la part des patrimoines les plus élevées dans le patrimoine total (voir E. Saez et G. Zucman 2016, F. Alvaredo, A. Atkinson et S. Morelli 2017, et B. Garbinti, J. Goupille et T. Piketty 2016).

Des inégalités de revenus aux inégalités de patrimoines

Une des raisons de cette évolution, c’est qu’en cherchant des explications à la croissance récente des inégalités entre les revenus, il est apparu de plus en plus clairement qu’il faut non seulement considérer les salaires et autres revenus du travail, mais également mettre l’accent sur les revenus du capital. Les revenus issus d’intérêts, de dividendes et de loyers ne représentent certes qu’une minorité des revenus individuels totaux, mais ils demeurent importants, en particulier dans les échelons supérieurs. Le ratio des patrimoines totaux par rapport aux revenus totaux est en hausse. L’une des conséquences de ce phénomène, c’est que le rôle des richesses héritées (qui avait décliné au cours du XXe siècle) a commencé, dans un certain nombre de pays, à reprendre de l’importance. En outre, il existe de nombreux éléments imparfaits mais convergents (comme par exemple les classements de milliardaires) suggérant que les principaux détenteurs de richesses au niveau mondial ont connu une croissance bien supérieure à la moyenne, et qu’ils ont ainsi bénéficié d’une augmentation considérable de leur part de répartition.

Afin de produire des estimations fiables concernant les inégalités de patrimoines, il est crucial de combiner différentes sources de façon cohérente, et tout particulièrement les données relatives à l’impôt sur le revenu (en utilisant la méthode de la capitalisation des flux de revenus du capital) et les données concernant les droits de succession (en appliquant aux patrimoines au décès la méthode du multiplicateur de la mortalité), à la suite du travail novateur d’A. B. Atkinson et d’A. Harrison (1978). Il est également nécessaire d’intégrer de nouvelles sources, tels que les classements de milliardaires, et d’aborder des sujets nouveaux, tels que les avoirs transfrontaliers et les richesses offshore (G. Zucman, 2013, 2014). De manière plus générale, il est désormais crucial de mesurer les inégalités en matière de revenu et de richesse à partir d’une perspective mondiale, et plus seulement au niveau national.

World Inequality Database (WID.world) : un nouveau site web, une nouvelle ambition (2017)

En janvier 2017, en vue de toucher un public plus large, nous avons publié la première version de notre site WID.world, qui se veut plus facile d’utilisation. La base de donnée se nomme désormais World Inequality Database.

Ces changements s’accompagnent d’une nouvelle ambition. Grâce à la coopération continue des WID.world Fellows, nous poursuivons nos efforts en vue d’élargir la base de données dans trois directions différentes.

Tout d’abord, nous continuons à élargir les périodes couvertes et les zones géographiques couvertes par la base de données, en particulier en direction de l’Asie, l’Afrique et l’Amérique Latine. Dans la mesure où les sources disponibles le permettent, l’objectif est de publier des mises à jour annuelles pour l’ensemble des pays du monde. En outre, nous allons progressivement intégrer des séries relatives aux inégalités au niveau régional (des séries documentant les parts de revenus élevées pour chaque état des États-Unis sont déjà disponibles, ainsi que pour la Chine urbaine et rurale).

Ensuite, il est prévu que nous proposions davantage de séries concernant les ratios patrimoines-revenus et la répartition des patrimoines, et non plus uniquement concernant les revenus. Troisièmement, notre objectif est de fournir des séries décrivant la répartition des revenus et des patrimoines dans son intégralité, des échelons les plus bas aux plus élevés, et non plus uniquement concernant les échelons à revenus élevés.

L’objectif général, sur le long terme, est de parvenir à produire annuellement, et pour l’ensemble des pays du monde, des Comptes Nationaux Distributifs (Distributional National Accounts, DINA), c’est-à-dire des estimations de la répartition des revenus et des patrimoines en utilisant des concepts de revenus et de patrimoines qui concordent avec les comptes nationaux au niveau macroéconomique. Cela inclut également la production de fichiers représentatifs synthétisant les répartitions individuels de revenus et de patrimoines, lesquels seront également disponibles en ligne.

Un processus de recherche de longue haleine basé sur l’accumulation de données et la collaboration

Il nous faut souligner d’emblée que nos méthodes et nos séries ne sont pas et ne seront jamais parfaites: elles feront toujours l’objet de révisions. Nous tâchons de combiner les différentes sources de données disponibles (en particulier les données fiscales, les données issues d’enquêtes et les comptes nationaux) de manière plus systématique que ce qui a été accompli jusqu’à présent, mais il est bien clair que de nouveaux progrès restent à réaliser. Nous fournissons une description claire et détaillée de notre méthodologie et de nos sources afin que les autres utilisateurs puissent contribuer à l’amélioration de celles-ci. Il faut considérer nos séries et nos méthodes comme un processus de recherche de longue haleine, basé sur l’accumulation progressive de données et de connaissances et la collaboration internationale.

C’est dans cet esprit que nous fournissons également tout un ensemble de nouveaux outils de recherche à destination des spécialistes, des journalistes ou de tout autre utilisateur intéressé, afin de les accompagner dans la production de leurs propres fichiers de données en matière d’inégalités. Nos programmes permettent d’établir une estimation de la répartition des revenus et des richesses en se basant sur des données tabulaires brutes, comme celles communiquées par les agences de statistiques et les administrations fiscales. Ils peuvent également être utilisés pour combiner les statistiques de répartition de différents pays et produire des fichiers de synthèse représentatifs. Les programmes reposent sur des techniques d’interpolation Pareto généralisées et non-paramétriques. Il est possible de les utiliser directement sur notre site sans qu’un savoir-faire technique préalable soit nécessaire. Les utilisateurs peuvent également télécharger et installer nos codes de langage R en libre accès sur leur ordinateur.